Quand on entend parler nissart sur le Cours Saleya ou dans une ruelle du Vieux-Nice, on touche à quelque chose de plus vieux que la ville française qu’on connaît aujourd’hui. Le niçois — niçard en norme savante, nissart dans l’usage populaire — n’est pas un patois bricolé ni un accent rigolo. C’est l’expression locale, à Nice et dans les communes autour, d’une grande langue : l’occitan, qu’on appelait autrefois le provençal, avec par-dessus une couche bien à nous, héritée de la Ligurie voisine.
Une branche de l’occitan, avec un parfum ligure
Sur le fond, les universitaires sont d’accord : le niçois se rattache à l’occitan, dans le grand ensemble qu’on nomme le provençal. Ce n’est pas une langue tombée du ciel, mais une variante locale d’une famille qui couvrait tout le sud. Ce qui rend le nissart particulier, c’est qu’il a peu bougé au fil des siècles. Le linguiste Jean-Pierre Tennevin le décrivait comme le parler le moins évolué de la famille — celui qui donne, encore aujourd’hui, une idée assez fidèle de ce que pouvait être le provençal du Moyen Âge.
À cette base occitane s’ajoute un substrat ligure ancien, souvenir de l’époque où la région regardait vers l’Italie autant que vers l’ouest. Nikaia, l’antique Nice, n’a rejoint la France qu’en 1860 : autant dire que la langue a eu tout le temps de se forger un caractère à elle.
1388 : le tournant qui a tout changé

Pour comprendre le nissart, il faut remonter au Moyen Âge. La France était alors coupée en deux mondes linguistiques : au nord, la langue d’oïl ; au sud, la langue d’oc, dont fait partie le provençal. À cette époque, le parler niçois appartenait pleinement au domaine provençal, sans frontière nette avec le reste de la Provence.
Et puis vient 1388. Nice passe sous la domination des comtes de Savoie. Coupé de la Provence, le comté de Nice s’isole politiquement, et sa langue suit le même chemin : elle développe ses propres caractéristiques, ses tournures, son vocabulaire. C’est cette séparation de plusieurs siècles qui explique pourquoi le niçois s’est mis à diverger de son cousin provençal de l’ouest. La même histoire qui a façonné le comté, racontée dans nos repères sur l’histoire de Nice, du comté de Savoie au rattachement de 1860, a aussi modelé la façon de parler des Niçois.
Sous-dialecte ou langue à part ? Une vieille querelle
Voilà le point qui fâche, et qui dépasse largement la linguistique. Dire que le nissart est un simple sous-dialecte du provençal et de l’occitan, ou au contraire une langue à part entière, ce n’est jamais neutre à Nice. Derrière la grammaire, il y a la question de l’identité : quel rapport la ville entretient-elle avec la Provence, avec la France ? Les militants de la cause niçoise l’affichent dans leur graphie même : ils écrivent « Nissa », pas « Niço ».
Au XXe siècle, la thèse de l’originalité absolue du niçois a peu à peu laissé place à une idée plus mesurée : celle d’une « originalité relative ». Des félibres niçois comme Joseph Giordan, l’Acadèmia Nissarda, puis le mouvement occitaniste des années 1970 ont travaillé cette langue avec sérieux, sans la couper artificiellement de sa famille occitane ni nier ce qu’elle a de singulier. C’est tout un pan de notre culture et notre patrimoine niçois qui se joue dans ce débat.
Deux façons d’écrire le niçois
Aujourd’hui, le nissart s’écrit selon deux normes graphiques, et ça n’a rien d’anecdotique. La norme classique, portée par Robert Lafont puis par Jean-Pierre Baquié avec son manuel « Empari lo niçard » (1984), inscrit le niçois dans la grande tradition occitane. La norme mistralienne, elle, plus proche du français et liée au rattachement de 1860, se rattache au Félibrige.
Que les sceptiques se rassurent : le niçois n’est pas une langue de comptoir sans règles. Il a sa propre grammaire, étudiée par Rémy Gasiglia dans sa « Grammaire du nissart » (1984), et par Jean-Philippe Dalbéra dans « Les Parlers des Alpes-Maritimes » (1994). De vrais ouvrages, de vrais chercheurs.
Niçois, nissart, niçard : comment on dit ?
En français de tous les jours, le gentilé reste « niçois » : un Niçois, une Niçoise, la cuisine niçoise. Mais quand on parle des traditions et de la langue de Nice, les mots « nissart » et « niçard » reviennent, portés par une vraie renaissance culturelle. On les entend dans les associations, dans les fêtes, dans les cours du soir où l’on réapprend la langue des anciens. Et on les retrouve forcément dans les ruelles du Vieux-Nice ou à table, dès qu’on évoque la gastronomie niçoise et ses plats aux noms qui chantent.
Parler nissart, l’écrire, le transmettre, ce n’est pas faire de la nostalgie. C’est garder vivant un fil qui relie Nice au provençal médiéval, à la Ligurie, et à cette identité de ville-frontière qui a toujours fait sa fierté.
