Quarante-six mètres de long, dix mètres de large, et une promesse très rare pour un navire de travail: rester pile au-dessus d’une fouille sans jeter l’ancre. Présenté au public le 14 juin 2026 au port Canto, à Cannes, l’Alfred-Merlin raconte une autre idée de la mer. Celle d’un bateau pensé pour approcher les épaves sans les brutaliser.
Le sujet dépasse la simple visite de ponton. Ce bâtiment affecté au Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines, rattaché au ministère de la Culture, montre comment on fouille sous l’eau. Il le montre quand il faut être précis, stable et prudent à la fois.
Et franchement, c’est là que le bateau devient intéressant pour vous: il ne sert pas à parader, il sert à travailler juste.
À Cannes, un navire présenté au public, mais conçu d’abord pour ne pas abîmer le site
Le 14 juin 2026, les Journées européennes de l’archéologie ont offert à Cannes une vitrine rare. L’Alfred-Merlin, acquis par le Drassm en 2021, s’est montré au public au port Canto. Mais l’objet du jour n’était pas un joli bateau de plus sur le quai.
C’était un outil.
Son capitaine, Thibault Testud, le résume ainsi: « Il a été conçu spécifiquement comme un outil dédié à l’archéologie sous-marine ». Vous voyez vite la différence avec un navire adapté après coup. Là, tout part de l’usage.
À mes yeux, c’est le point le plus solide du dossier. Quand un bateau est pensé pour la fouille dès le départ, chaque choix technique a du sens.
Cette logique se lit aussi dans sa construction. Le navire est en résine composite avec une structure en carbone. Je me méfie d’ordinaire des bateaux qu’on présente comme capables de tout faire; ici, le discours tient.
Il colle aux faits connus, et rien qu’aux faits connus.
Pourquoi l’ancre disparaît au-dessus des épaves
Le cœur de la démonstration est là. Selon Thibault Testud, « d’une simple pression sur un bouton, l’ordinateur de bord prend le contrôle et maintient le navire en position fixe, exactement à la verticale des fouilles en cours, sans avoir besoin de jeter l’ancre ». Si vous vous demandez en quoi cela change une mission, la réponse est simple.
Rester immobile sans ancre évite d’ajouter une contrainte physique sur la zone fouillée.
Je vais le dire autrement: un bateau d’archéologie qui n’a pas besoin d’ancre pour tenir sa place, c’est un bateau qui traite le site avec plus de délicatesse. Le mot peut paraître sévère, mais jeter l’ancre sur un secteur de fouilles aurait quelque chose de franchement contradictoire. Toute la cohérence du navire se joue ici.
Le même souci se retrouve à l’arrière. L’absence d’hélice classique supprime, d’après les éléments disponibles, tout risque pour les plongeurs lors de leur mise à l’eau. Pour vous, c’est un détail très concret: la sécurité n’est pas plaquée après coup.
Elle entre dans la forme même du bâtiment. Et ça, sur un bateau de travail, je trouve que c’est la bonne hiérarchie.
Dans le quartier général, la fouille commence avant la plongée
Un autre point mérite qu’on s’y arrête: à bord, les archéologues, les photographes, les techniciens et le capitaine échangent dans le quartier général avant et après chaque plongée. Vous n’avez pas seulement un pont et des machines. Vous avez un lieu où l’on prépare, où l’on relit, où l’on ajuste.
C’est même, selon moi, ce qui donne sa colonne vertébrale au navire. Une fouille sous-marine ne repose pas sur le plongeur seul. Elle repose sur une chaîne entière.
Chaque site peut être repéré grâce à la photogrammétrie ou à la cartographie sous-marine. Le bâtiment embarque aussi un sondeur multifaisceaux. Dit plus simplement: avant de descendre, on localise, on mesure, on comprend.
Ce que vous regardez n’est pas seulement un bateau
Quand un navire rassemble relevé, observation et échanges à bord, il devient presque un atelier flottant. Le mot “outil”, employé par le capitaine, n’a rien d’un habillage. Si vous ne retenez qu’une image, gardez celle-ci: la fouille ne commence pas au fond, elle commence déjà dans l’organisation du bord.
Après 50 mètres, les robots prennent la main, et c’est logique
Le seuil donné est très net: au-delà de 50 mètres de profondeur, les temps de palier de décompression rendent les plongées humaines trop courtes pour être efficaces lors de fouilles archéologiques. Voilà une limite qu’on comprend tout de suite, même sans être spécialiste. Vous pouvez avoir une équipe solide; si le temps utile devient trop court, la méthode doit changer.
Le relais revient alors à deux robots sous-marins: Hilarion et Arthur. Thibault Testud précise que le premier peut descendre à 500 mètres et le second à 2.500 mètres. C’est ici que l’Alfred-Merlin cesse d’être un simple bateau de plongeurs.
Il devient une plateforme qui pousse la fouille là où le corps humain n’a plus assez de marge.
Je trouve ce basculement très parlant. On fantasme souvent la plongée archéologique comme une affaire d’hommes-grenouilles et de lampes. Les faits racontent autre chose: une archéologie qui garde les plongeurs quand ils sont efficaces.
Puis elle passe à des robots quand la profondeur impose une autre discipline. Vous gagnez en clarté dès qu’on accepte cette réalité-là.
Le nom Alfred Merlin, et le prix assumé d’un navire de mission
Le bateau porte le nom d’Alfred Merlin, présenté comme « un des pères fondateurs de l’archéologie sous-marine ». Il a mené des recherches en Tunisie, de 1907 à 1913, sur une épave au large de Mahdia. Le choix du nom n’a rien d’un vernis culturel.
Il relie un bateau d’aujourd’hui à une histoire longue de la discipline.
Reste la question du coût, et elle mérite d’être dite sans tourner autour. Le navire et ses équipements ont coûté à l’État, en totalité, près de 16 millions d’euros. C’est une somme lourde.
Mais à partir du moment où vous parlez d’un bâtiment spécialisé, stable sans ancre, pensé pour les plongeurs, la surprise serait feinte. Il est prolongé par des robots jusqu’à 2.500 mètres.
Un dernier nom éclaire aussi cette chaîne de travail: Bernard Pasqualini, présenté comme le découvreur de deux épaves au large d’Hyères, dans le Var, intervient comme bénévole sur certains projets du Drassm. Ce détail me plaît parce qu’il évite un récit trop lisse. L’archéologie sous-marine, ici, n’est pas qu’une affaire de technologie et d’État.
Elle tient aussi par des mains, des échanges, et une mémoire de terrain. Cette mémoire circule encore bien après la présentation cannoise du 14 juin 2026.
